Foi chrétienne et cultures

par le Père Pierre EYT
Vice recteur de l'université catholique de Toulouse

CONFERENCE donnée à Bayonne (PAX Marracq)
le mercredi 20 mars 1974.
sous l’égide de la Commission de catéchèse
des Adultes du sous-secteur Bayonne Cathédrale

C'est une responsabilité redoutable de proposer aujourd'hui, ici même, à Bayonne, quelques réflexions sur "foi et cultures”. Certains pourront y voir une provocation : la philosophie et la théologie, qu'ont-elles à faire avec les questions "humaines trop humaines" qui passionnent et divisent les citoyens? D'autres y percevront une tentative de récupération, car il est plus facile de disserter après coup que d'agir ...

Aussi est-ce avec un sentiment de modestie que j'aborderai une telle question, modestie du discours devant l'éclat du témoignage vivant dont Bayonne vient d'être saisi, modestie de mes propositions, eu égard à la qualité de la réflexion menée ici, par tous ceux que préoccupent à juste titre la question basque.

Le christianisme a toujours connu des conflits culturels :

Lorsqu'il s'est agi pour les premiers disciples du Christ - qui étaient presque tous juifs – d’accueillir parmi eux les Grecs des cités méditerranéennes, la question posée, était de savoir si on leur demanderait de judaïser, c'est à dire de renoncer à leurs mentalités, leurs coutumes, leur manière d'envisager la vie ...? Vous savez comment Paul se montra intraitable dans cette affaire et comment il fit admettre non sans peine que le christianisme devait être vécu à la grecque par les Grecs et qu'il ne fallait pas les inquiéter pour toutes les questions de nourriture, de boisson, de calendrier, de circoncision, etc ... D'autres Apôtres pensaient qu'il fallait imposer aux Grecs, les coutumes coûte que coûte. Vous savez aussi que Pierre tergiversa, que Jacques si admirable à tant d'autres points de vue se montra lui aussi intraitable mais pas dans le sens de Paul; à ses yeux la pratique de la loi et des coutumes juives lui paraissait la condition nécessaire de l'entrée dans l'Eglise.

Cette situation est exemplaire : A tous les tournants de la vie de l'Eglise, de semblables problèmes se sont posés. Vers la fin du 4 ème siècle, au plan religieux se lie très vite un plan politique : mais le pouvoir politique, intéressé par l'uniformisation s'en mêla.

Avec la venue des Barbares en Occident dont les structures de pensée et de société étaient si différentes des Romains à la fin du Moyen-Age, avec les premières poussées des nationalismes en France, plus tard en Angleterre et en Allemagne, les hommes d'Eglise restés attachés à l'universalisme romain ne reconnurent pas que se dégageaient de nouvelles formes de culture et de vie politique.

A l'époque coloniale (de la découverte de l'Amérique aux missions d'Afrique et d'Asie) la tentation a été grande et hélas, presque toujours suivie et transgressée, de tellement lier la foi chrétienne à la culture occidentale qu'on a imposé à toutes ces populations de se couper de leur passé, de leurs coutumes et de leurs mentalités. A moins que 2 types de culture ne se soient conservé : le premier en surface, de type officiel, savant, politique, le second en profondeur, de type caché, populaire.

"Brûle ce que tu as adoré et adore ce que tu as brûlé" C'est avec ces paroles que Clovis a été baptisé. Cela paraissait si simple! De même en a-t-il été avec la culture scientifique et technique modernes: que de temps n'a-t-il pas fallu pour que l'on envisage que l'adhésion au Christ pouvait aller de pair avec la culture dite "moderne", Le drame d'aujourd'hui, c'est qu'à peine l'Eglise avait-elle reconnu la validité de cette culture que celle-ci est en voie d'éclatement, d'autocritique et de remplacement.

Si nous nous contentions d'avoir la "Vision des vainqueurs", tout ceci pourrait donner lieu à des réflexions sceptiques ou admiratives sur la capacité d'adaptation du catholicisme ... Mais si nous regardons du point de vue des autres, si nous adoptons "la vision des vaincus" ... alors, toute cette histoire est celle d’un cimetière, cimetière des cultures traversées et renversées par les cultures successivement dominantes. Le plus souvent, hélas, ne subsistent de ces cultures vaincues, que quelques reliquats, ramenés à la proportirn de folklores dont on ne voit plus très bien quels rôles dynamiques et réels ils pourraient bien jouer, sinon celui de nous fournir sur notre propre sol un exotisme semblable à celui que nous prêtons aux cultures étranges des pays lointains!

Si nous voulons éviter de tomber dans la légitimation à tout prix des cultures dominantes et si nous désirons nous façonner quelques instruments de discernement, je proposerais que nous empruntions une route en 3 étapes:

- 1) Qu'est-ce que la culture?
- 2) Les conflits dont la culture est l'enjeu
- 3) Evangéliser une culture.

1) Qu'est-ce que la culture ?

Livrons-nous ici à une étude qui ferait appel à des photos fixes, utilisons des planches semblables aux planches immobiles de l'anatomie. Cette façon de procéder nous conduira à une définition de la culture (Cf. Le grand nombre de définitions de la culture 161 définitions recensées).

Ecartons d'abord cette définition de la culture qui en ferait un ornement de l'esprit et renverrait à des perspectives académiques. Comme lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il a une "belle culture" (connaissance des lettres, des arts, des sciences, résultat d'une bonne éducation). "Culture" renvoie à beaucoup plus profond, beaucoup plus total ...

Dans un pays donné, dans un peuple donné, dans une catégorie sociale donnée, la culture définit la manière unique dont l'homme est homme. Ainsi la culture précéde-t-elle et accompagne-t-elle ou baigne-t-elle toute l'expérience de l'homme : vie de relation, style de parenté et de vie familiale, attitude devant les âges de la vie, façon de concevoir et de réaliser le travail et le loisir, valeur accordée aux biens économiques et aux signes sociaux, vie intérieure de l'imagination et des aspirations, vie physique même ...

"Une culture est l'ensemble des comportements et des attitudes, des valeurs et des règles apprises et organisées en un système spécifique par chaque société" (P. Rambaud)

C'est pourquoi la langue est le visage d'une culture, et en est inséparable." La sangre de mi espiritu es mi lengua" (M. de Unamuno).

La langue prend ses racines dans le plus profond de la vision de l'homme et du monde qui caractérise une culture. En ce sens-là ma langue est maternelle comme une culture, car elle précède l'homme, l'engendre, l'éduque, lui fournit les moyens de s’approprier le monde, de le nommer, de comprendre les autres et soi-même d'une façon inimitable et au fond, même si l'on peut essayer de donner des équivalences, intraduisible. Comme la langue, la culture est le milieu ou le vivier de réalités, d'images, de souvenirs, d'inspirations dans lequel se déploie toute expérience humaine, collective et individuelle. A ce niveau, le collectif précéde le personnel; le poète, le chanteur, le créateur artistique ou politique ne fait que "donner un sens plus pur aux mots de la tribu".

Aussi faut-il d'emblée se situer du côté d’une définition la plus globalisante possible pour définir la culture. A tout prendre, celle du Concile Vatican dans le monde de ce temps, chap 2 N° 53: L’essor de la culture.

"1- C'est le propre de la personne humaine de n'accéder vraiment et pleinement à l'humanité que par la culture, c'est-à-dire en cultivant les biens et les valeurs de la nature. Toutes les fois qu'il est question de vie humaine, nature et culture sont aussi étroitement liées que possible.

2- Au sens large, le mot "culture" désigne tout ce par quoi l'homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps; s'efforce de soumettre l'univers par la connaissance et le travail; humanise la vie sociale, aussi bien la vie familiale que l'ensemble de la vie civile, grâce au progrès des moeurs et des institutions; traduit, communique et conserve enfin dans ses oeuvres, au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l'homme afin qu'elles servent au progrès d'un grand nombre et même de tout le genre humain.

3- Il en résulte que la culture humaine comporte nécessairement un aspect historique et social et que le mot "culture" prend souvent un sens sociologique et même ethnologique. En ce sens, on parlera de la pluralité des cultures. Car des styles de vie divers et des échelles de valeurs différentes trouvent leur source dans la façon particulière que l'on a de se servir des choses, de travailler, de s'exprimer, de pratiquer sa religion, de se conduire, de légiférer, d'établir des institutions juridiques, d'enrichir les sciences et les arts et de cultiver le beau."

Une telle définition nous situe aux antipodes de la définition libérale de la "culture" (Ornementale, individualiste en fait et sectorielle alors qu'elle se dit universelle), définition qui fait de la culture un secteur séparé des autres secteurs de l'expérience humaine, le secteur politique, le secteur économique, le secteur éducatif, médical, religieux. Cette "sectorisation" qui marque encore les mentalités, va définir la culture comme un vernis, une pellicule de surface, une dorure, alors que la culture "prend" dans la masse, dans la globalité de l'expérience humaine. Dès lors, pour les "libéraux" la culture n'est pas une réalité si profonde qu'elle appelle la reconnaissance d'un droit personnel et collectif, l'organisation d'une éducation, la perspective d'une pastorale ou d'une catéchèse qui la rejoignent, etc ...

Qu'une telle conception "libérale" soit actuelle au moins comme tendance, on le perçoit dans la situation décrite par Mgr Anoveros. Mais si au lieu d'être un secteur isolé et quelque peu inutile de la vie ou un vêtement de surface, la culture prend l'homme tout entier, alors il faut reconnaître avec le Concile : "C'est le propre de la personne humaine de n'accéder vraiment et pleinement à l'humanité que par la culture ...

Alors toutes ces propositions se renversent : la culture appelle la reconnaissance d'un droit personnel et collectif (ethnique, de classe ou de tradition ... ) l'organisation d'une éducation qui mette cette culture en oeuvre, sans la nier, la travestir sous prétexte de lui substituer un faux universalisme, la perspective d'une pastorale et d'une catéchèse qui prennent appui sur certaines valeurs, certaines structures mentales, certaines traditions, certaines aspirations qui marquent une culture donnée. Comment ne pas aussi voir l'importance de ces questions à propos de mondes culturels tels que le monde ouvrier?

Cette situation est décrite par Mgr Anoveros qui face à l'attestation du fait culturel basque peut observer: "Il arrive que les peuples ou plutôt les classes dirigeantes qui décident des destinées de ces peuples, cédent à la tentation de sacrifier les caractéristiques et les valeurs propres de leur pays aux avantages apportés par la simple croissance économique. Ce comportement, inspiré par le calcul et pour le profit des classes dirigeantes doit être nettement désapprouvé."

2 - Les conflits dont la culture est l'enjeu

Il s'agit maintenant, après avoir pris la mesure de ce qu'est une culture, d'évoquer les circuits et les transits de cette vie dynamique dans lesquels les cultures vivent, se transforment, s'affrontent, s'étiolent et disparaissent, parfois pour renaître, parfois pour rester ensevelis à jamais.

Un premier front du conflit est constitué par les phénomènes d'érosion et d'usure des cultures particulières traditionnelles sous l'influence d'une culture mondiale ou en voie de mondialisation : la culture scientifique et technique. Cette culture tend en effet d'un même mouvement, à la rationalisation politique et administrative, à l'uniformisation des mentalités et des conduites, à la mise en exploitation du monde par des procédés partout semblables et toujours améliorés, à la généralisation du mode de vie urbanisée, à la référence exclusive ou du moins dominante, à ce qui-se-compte-en-argent ... Cette culture débouche par la consommation et les "mass-media" dans l'uniformisation des goûts, des langages, des vêtements, des loisirs, des moeurs familiales, etc ...

Or, il est clair que les cultures particulières traditionnelles perçoivent avec netteté une telle menace qui les corrode, les fissure ou les enfouit, en réduisant leur expression à une simple fonction d'exotisme, adroitement récupéré par la société de consommation (ainsi pour le ministère espagnol du Tourisme et ses programmes publicitaires "l'Espagne est-elle différente"?)

Ce conflit est d'autant plus dramatique qu'il ne porte pas sur des détails. Le phénomène d'érosion ou d'usure ne s'attaque pas seulement à tel ou tel aspect d'une culture traditionnelle : par ex. son élément rural et villageois, son capital d'expressions populaires dans la chanson ou tel ou tel mode de manifestations (institutions communautaires). Le phénomène d'érosion atteint le noyau créateur d'une culture qui est toujours "moral et religieux", "éthique et mythique" dit le philosophe Paul Ricoeur, c'est-à-dire comportant une vision du monde, de l'homme, de l'histoire, de la société. Ceci est vrai pour des cultures de tradition chrétienne ou pour des cultures qui n'ont pas de religion avouée. C'est à ce niveau que faute d'un autre mot, nous pouvons appeler le coeur ou l'âme, que se détruit une culture, qu'elle se fissure et qu'un beau jour, elle s'effondre même si telles ou telles manifestations peuvent encore donner le change et faire croire que le "coeur tient encore".

"Un peuple qui consentirait à une telle perte, y perdrait le meilleur de lui-même et sacrifierait pour vivre ses raisons de vivre" (Mgr Anoveros)

Or s'il est capital pour nous de ne pas confondre la foi chrétienne avec le seul passé, les chrétiens ne peuvent pas rester non plus sans réagir devant une telle menace visant telle ou telle culture particulière.

Au titre de sa foi même, le chrétien doit se sentir responsable de prendre parti pour résister devant ces phénomènes d'érosion des cultures particulières, car c'est le tout de l'homme, qui est menacé, puisque le danger vise l'existence même de ce qui fait l'homme comme personne et le peuple comme collectivité. Peut-être avons-nous à nous convaincre qu'une telle usure n'est pas inéluctable car nous voyons mieux aujourd'hui les faiblesses congénitales de la culture de consommation de masse uniquement préoccupée de croissance et absolument incapable de recourir à toute autre finalité.

Pourtant nous nous comprendrions mal si nous en déduisions que dans le conflit dont il vient d'être question, il faudrait jouer le refus total et inconditionnel de la modernité, de la science, de la technique et de l'Etat modernes. A la place de ce refus inconditionnel, je proposerais une attitude qui s'articule en trois temps .

Tout d'abord, perdre cette belle naïveté qui a caractérisé les générations qui dans ce pays, nous ont immédiatement précédés et formés. Naïveté compréhensible et se traduisant par une admiration sans faille devant la science, la croissance et la société moderne!

S'il faut secouer une telle naïveté admirative, je ne crois pas par contre qu'il y ait un véritable salut dans ces "contre-cultures" qui se développent un peu partout et qui expriment (plus qu'ils ne le réalisent de fait) le refus total et sans réserve de la modernité (mouvement hippie, route de katmandou, communautés des Cévennes ou. de l'Ariège, etc ...)

Notre tâche est peut-être plus difficile : dissocier dans la modernité les éléments à la fois virulents et nocifs qui condamnent à la mort "le coeur créateur" des cultures, des éléments positifs ou maîtrisables qui constituent les conditions économiques et physiques d'une promotion humaine. C'est à la place ouverte par ce discernement que vient se greffer le combat pour des cultures particulières que nous refusons de voir la modernité recouvrir, étouffer et noyer.

Un tel parti-pris n'est pas "archaïque" tourné vers le passé ou empétré dans les filets de la nostalgie d'un temps qui ne reviendra pas. Regarder vers les cultures particulières traditionnelles, ethniques par exemple, est aujourd'hui éminemment positif, car le noyau de ces cultures est créateur, réalisateur dynamique, fabricateur, entreprenant. Toutes les oeuvres d'une telle culture pourraient se perdre, si demeurent toujours vivants cette flamme et ce coeur, d'autres oeuvres trouveront la place et le temps de renaître.

En effet, ce qui est prometteur dans ces cultures particulières non encore totalement recouvertes par la modernité et la consommation, c'est qu'elles préservent et promeuvent précisément ce que la modernité ne peut donner et dont l'absence fait l'échec dramatique de la société de consommation. Dans l'échec des théories et des pratiques de la croissance à tout prix ou sans limites, une valeur a pris du poids et fait son chemin. Difficile à définir et à comptabiliser plus évocatrice que précise, cette valeur n'est pas toujours au rendez-vous de la croissance économique. C'est la "qualité de la vie" cette adhérence de soi à soi, aux autres, à ses tâches, à la société qui pourrait se déployer en "un sentiment de bonheur accompagnant toute l'existencet".


N'est-ce-pas notamment à ce niveau du coeur créateur des cultures particulières que nous aurons le plus de chance d'entrevoir cette "qualité de la vie" qui fait si cruellement défaut à la culture de consommation de masse? Lié à l'absence de finalité morale et religieuse, l'effacement de la qualité de la vie ou sa disparition même, rend l'existence absurde et l'appréciation des attitudes et
des conduites impossible à réaliser par manque de critères et de références plausibles. D'où ce désintérêt, ce dégoût, cette absence généralisée d'engagement et de militance, cette tristesse et cette morosité que nous corinaissons bien.

Défendre le droit d'une culture particulière n'a donc pas seulement un sens pour ceux qui lui appartiennent et se reconnaissent charnellement en elle. Ce combat a une portée universelle et vise la survie de l'homme, car c'est l'humanité menacée qui y est en jeu. Dans ce sens, la portée universelle et "catholique" du problème basque consiste aujourd'hui dans l'attestation et l'affirmation du fait indéniable de la culture basque et non pas dans sa résorption violente ou sournoise dans on ne sait quel universalisme abstrait qu'il soit national ou international.

Dès lors comment la foi catholique pourrait-elle s'en désintéresser? Dans les combats sociaux pour la reconnaissance de la dignité des travailleurs comme dans les conflits pour le droit de parler sa langue, il est question de refuser comme contraire à l'amour créateur de Dieu, un homme morcelé, réduit à ses seules dimensions de producteur et de consommateur, de refuser un peuple sans but et sans espérance, ni dans ce monde ni dans l'autre! Or, c'est précisément ce coeur créateur de nos cultures particulières qui peut seul nous garder cette qualité et la promouvoir pour demain! parce qu'en définitive, le tout de la vie s'y joue avec sa chance pour demain: la foi y est intéressée! On ne voit pas d'ailleurs en quoi, dans la conjoncture actuelle la foi pourrait trouver de domaine plus proche.

3- Evangéliser une culture.

Dans cette dernière série de réflexions, je voudrais essayer d'articuler notre vocation universelle dans le Christ à notre insertion dans une culture particulière. C'est cela que j'appelerais "évangéliser une culture".

Et d'abord, méfions-nous de l'appel à l'universel qui ferait table rase de nos appartenances culturelles. Toute l'époque libérale (1840-1930) a été marquée par une conception de l'universalité par abstraction. Ex. Tous les habitants d'un pays sont des citoyens soi-disant "égaux", on ne se préoccupe pas de savoir, s'ils sont riches ou pauvres, heureux ou malheureux, s'ils sont ouvriers ou paysans, on ne regarde que le fait qu'ils sont citoyons - c'est à dire une abstraction juridico-politique - moyennant quoi ils n'ont plus à se plaindre ou à réclamer - ils sont égaux! Ils sont libres - qu'ils n'aient pas le moyen de fait de mettre en oeuvre cette égalité (par ex. égalité des chances) ou de réaliser cette liberté, peu import.

Du même, du mode de regroupement des chrétiens, peu importe qu'ils soient ouvriers, patrons, urbains, ruraux, aristocrates, bourgeois, ils sont invités à se regrouper dans une église uniforme et à se réunir dans des assemblées liturgiques dans lesquelles, croit-on, s'exprimerait la représentation majestueusement unitaire du peuple de Dieu. Alors la prédication essaiera de les rejoindre en atteignant les sommets ou les profondeurs de la doctrine où chacun serait appelé à se méconnaître, abstention faite de ses particularités. D'où une prédication universelle et fatalement générale et abstraite! L'exemple de l'école laïque, fonctionnant elle aussi sur des programmes indifférents aux milieux, aux classes, aux ethnies, aux appartenances culturelles, est très proche de l'Eglise catholique. Rien ne ressemble à cet égard tant à l'école chrétienne que l'école laïque.

Ne faut-il pas quand même viser un certain universalisme, une certaine unité, une certaine catholicité? Sans doute, mais non point par abstraction des conditions réelles de la vie, du travail, de la culture. Bien sûr, Jésus nous appelle à nous faire une âme universelle et à le rejoindre dans ce projet qu'il a de nous voir devenir un frère universel, dans un peuple sans frontières.

Alors, est-ce le dilemne : ou le particularisme ou l'universalisme ?

En fait, je crois que ce qui nous est demandé, c'est d'aller le plus loin possible dans notre singularité culturelle, d'exercer le plus profond possible collectivement et individuellement cette fidélité à ce que nous sommes. Dans cet effort nous rejoignons très sincèrement l'autre qu'anime un semblable mouvement. Si nous croyons qu'il y a au coeur de toute culture particulière, un noyau créateur qui est ce qu'il y a de plus proprement humain, ce dynamisme loin de me fermer sur moi me renvoie vers l'autre. Quelle que soit la différence qu'il puisse y avoir entre nos appartenances et nos références culturelles, il peut y avoir aussi une rencontre véritable dans laquelle je n'ai rien à abandonner de moi-même et je n'ai rien à imposer à l'autre, mais il faut d'abord que je sois moi-même et que je sois reconnu pour aller vers l'autre et le rencontrer!

L'essentiel c'est de rejoindre ce noyau créateur de ma culture. C'est là qu'est l'homme! Non pas n'importe quel homme! car l'homme n'existe qu'avec un ou plusieurs adjectifs qualificatifs : ouvrier, paysan, basque, germanique, hindou, etc .... mais c'est l'homme créateur, passioné de ses semblables et capable de les rencontrer en réalité. Toujours l'universel a un visage concret, historique, singulier et aussi paradoxal que cela paraisse, des frontières ou plutôt des repères qui balisent la piste d'envol.

C'est lorsqu'on est allé jusqu'au fond de la singularité, que l'on sent qu'elle consonne avec toute autre, d'une certaine façon qu'on ne peut pas dire, d'une façon qu'on ne peut pas inscrire dans un discours. Je suis convaincu qu'un monde islamique qui se remet en mouvement, un monde hindou dont les vieilles méditations engendreraient une jeune histoire, auraient avec notre civilisation, notre culture européenne cette proximité spécifique qu'ont entre eux tous les créateurs. C'est là que finit le scepticisme. Pour l'Européen en particulier, le problème n'est pas de participer à une sorte de croyance vague qui pourrait être accepté par tout le monde; sa tâche, c'est Heidegger qui le dit : "Il faut nous dépayser dans nos propres origines" c'est à dire qu'il nous faut revenir à notre origine grecque, à notre origine hébraîque, à notre origine chrétienne, pour être un interlocateur valable dans le grand débat des cultures; pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi!"

Nous le savons aussi, chaque culture particulière peut tomber assez facilement dans ce que l'on pourrait appeler l'ethnocentrisme . Elle croit alors que l'universel se confond purement et simplement avec la singularité qu'elle éprouve comme sa propriété. Elle s'imagine que sa singularité est le seul visage possible de l'universel et que ce dernier est interdit à tous ceux qui ne vivent pas de cette singularité. D'où la tentation de réduire les autres singularités, de leur imposer le silence sous le prétexte souvent invoqué que de telles cultures ne sont que des résidus en voie d'assimilation. Si l'ethnocentrisme est de droit un danger, il y a cependant des moments (l'histoire de la décolonisation l'a montré) où pour survivre de fait, une culture ethnique peut se faire provisoirement "ethnocentrique".

Evangéliser les cultures - c'est donc leur rappeler qu'on ne va à l'universel et donc à Dieu et à l'Amour que dans la fidélité à sa culture particulière; telle est la loi de l'Incarnation.

Mais c'est rappeler aussi que d'autres hommes peuvent accéder aux mêmes valeurs universelles par d'autres voies, dans le contexte d'autres cultures.

Sur ce point, la méditation de l'exemple de Jésus peut être éclairante. Jésus s'est voulu totalement juif. Il a vécu la Loi, les traditions et les moeurs de son peuple, il s'est exprimé en araméen, la langue de son peuple, il s'est reconnu dans la culture juive de son temps, il est mort pour son peuple, fidèle jusqu'au bout aux lois de son pays.

Mais simultanément et même si le salut vient des Juifs "et même si Jésus se doit d'abord" aux brebis perdues de la maison d'Israël" il n'a jamais perdu de vue les autres hommes ou les autres groupes qu'il a pu rencontrer : romains, habitants de Tyr, et de Sidon, de la Décapole, de la Galilée, des Nations, des Samaritains.

Pourtant Jésus n'a jamais renié son origine Juive au profit d'un universalisme syncrétiste abstrait et général. Et en même temps, Jésus fait suffisamment confiance aux hommes paiens, pour qu'ils puissent un jour le reconnaître comme leur Seigneur et leur Dieu. Il est convaincu que son Evangile est aussi pour eux immédiatement. Il s'émerveillera devant la foi du centurion : "Je n'ai pas trouvé pareille foi en Israël !" Et ce centurion ne lui avait-il pas dit : "J'ai moi-même des hommes sous mes ordres et je dis à l'un fais ceci et il le fait, fais cela et il le fait!" Voilà ce que dans sa culture, ce centurion avait trouvé comme modèle humain de l'adhésion à Dieu, au Fils de Dieu! Telle est la force de la grâce de Dieu qu'elle ensemence toute culture en y attendant la révelation de l'Evangile.

"Pour être universel, largement universel en tout, il faut d'abord demeurer profondément enraciné dans son pays natal. Celui qui ne sait pas sentir le sien ne sait pas comprendre la mesure et le sens des choses de l'univers. Un fils sans maison n'est qu'un orphelin." Atahualpa Yupanqui ; Saint Sébastien en Août 1968.

Pierre EYT,
Bayonne, le 20 mars 1974


Bibliographie Sommaire

- Maurice Crubellier, Histoire culturelle de la France, XIXe - XXe siècle, Paris,
Armand Colin, 1974.

- Paul Ricoeur, Histoire et vérité, Paris
Editions du Seuil, 1964, notamment p 286-300

- Ph. d'Iribarne, Politique du Bonheur, Paris
Editions du Seuil, 1973.

- Nathan Wachtel, La vision des vaincus, les indiens du Pérou devant la conquête espagnole, Paris, Gallimard, 1971.