L'ESPRIT DE LA MÉDIATION ET LA MÉDIATION.

Jacqueline Morineau a été chargée de créer la première expérience de médiation pénale pour le Parquet de Paris. Forte d'une expérience de terrain de 2000 médiations en milieu pénal, scolaire et familial, son livre "l’esprit de la médiation" propose cette voie de la médiation pour transformer les rapports conflictuels dans la société. Jacqueline Morineau suggère ainsi une nouvelle vision de l'homme dès lors qu'il participe à la construction d'une culture de paix, défis majeur de notre temps. Elle est fondatrice et dirige le CMFM (centre de médiation et de formation à la médiation) impliqué dans le programme de culture de paix de l'UNESCO.
Jacqueline Morineau se trouvera à L'Abbaye de Belloc pour une conférence sur la Médiation le 22 avril prochain à 14h30. Voici en attendant une communication de l'auteur dans une acception spirituelle:

1er et 2 juillet Abbaye de BELLOC > CYCLE DE FORMATION À L'ESPRIT DE LA MÉDIATION ET À LA MÉDIATION.

L'esprit de la médiation permet de découvrir un autre mode de relation aux autres au quotidien, que ce soit dans la vie privée ou professionnelle. Pouvoir dire les choses, être entendu, mais aussi, savoir écouter, peut changer la relation. Une situation bloquée, sans issue apparente, peut alors se transformer à travers un changement d'attitude de chacun. Une nouvelle vision de la situation permet une transformation des comportements. Le conflit peut devenir source de vie.
La méthode est essentiellement pratique, utilisant des exercices variés pour découvrir le mécanisme des conflits et les moyens pour y répondre. Elle est aussi, pour ceux qui le désirent, apprentissage à devenir médiateur.

Durée ; 9h.30 à 18h
Hébergement et repas à l'abbaye pour ceux qui le désirent.
Coût : stage de deux jours :
Professionnels : 200 euros- Particuliers : 150 euros- Réductions : chômeurs, étudiants et tous cas particuliers. Hébergement complet : 32 euros
Lieu : autoroute du sud, direction Pau ou Bayonne. Sortie à La Bastide Clairence, direction : La Bastide Clairence, puis Abbaye de Belloc ( fléchée )
Contact : [email protected] Tél : 0143367007 jusqu'à fin juin, puis 0559206674 en juillet et août.

Dates prochaines: 9 et 10 septembre et 4 et 5 novembre 2006LA MÉDIATION"

HUMANISTE ": UNE OUVERTURE À LA SPIRITUALITÉ.

Drame spirituel, maladie de l'âme, comment affronter le défi de la sécularisation, tel était le thème de l'étude présentée en mars 2004 à l'assemblée plénière du conseil pontifical de la culture.

Jacqueline Morineau

La désertion et l’abandon des églises catholiques par beaucoup de ses fidèles et le manque de nouvelles vocations signifient un profond besoin de renouveau et de dynamisme de l’Église. Parallèlement se développe une recherche spirituelle ou charismatique, souvent hors confession, qui peut conduire à de multiples dérives mais qui témoigne du besoin d’exprimer la vie et de lui donner un sens. Face au désarroi de la jeunesse et au mal-être de la société, la fracture entre le bonheur recherché et sa réalisation devient de plus en plus inquiétante.

L'homme moderne vit de plus en plus sans horizon spirituel. L'urgence n'est plus à la conversion à la foi catholique. Cela ne sert à rien de parler du Christ en face d'une telle aliénation spirituelle. Nous avons besoin d'ouvrir à la dimension spirituelle sans avancer de doctrine pour que chacun ré-apprenne à cheminer dans son être, à découvrir le vrai bonheur, celui de la foi, et adhérer, s'il le souhaite au Seigneur. La foi n’est pas une croyance mais la certitude de l’existence d’un monde invisible. Le spirituel deviendrait ainsi l'antithèse d'une réalité qui doit impérativement, non seulement être nommée, mais dénoncée. Le spirituel pourrrait ainsi désengager de l'emprise de la culture de mort offerte par notre société, pour s'ouvrir à la culture de vie, celle de l'esprit.

Nous ne pouvons plus ignorer que nous sommes face à un combat, celui de l'esprit contre les forces obscures. Nous n'avons plus le choix, car aujourd'hui la domination de la matière est devenue dévorante et anesthésie l’homme. Nous avons besoin de l’aider à une prise de conscience par rapport à ses conditionnements sociaux et à sa paralysie pour pouvoir l’en dégager. Trop de jeunes ne connaissent plus la différence entre le monde virtuel offert par les médias et la réalité de la vie, ils sont happés par le cycle infernal du tabac, de la drogue, de l’alcool, de la pornographie, mode de vie banalisé au quotidien. Ils sont très souvent issus de familles " décomposées " et n’ont plus les repères et le modèle familial nécessaires auxquels se raccrocher. Nous avons besoin de lieux de réflexion, de partage, d’expression de ce mal-être de plus en plus généralisé pour permettre de revenir peu à peu aux valeurs les plus élevées qui peuvent ouvrir à la présence spirituelle. Nous sommes emprisonnés par de fausses images de nous-mêmes et nous avons besoin d’un antidote à une société de séduction, de confort, de pseudo-liberté qui nous possède et nous enferme par notre désir, car elle détourne notre désir de Dieu à ses propres fins.

Le souffle de l'Esprit reste souvent une intuition, voire une aspiration non nommée, et nous avons oublié le langage qui peut nous y relier : la parole qui parle à l’âme. Grâce à son incarnation Jésus a "parlé" par des actions qui condensent tout l'enseignement évangélique. En méditant son enseignement, j’ai pris conscience que mon expérience personnelle de médiation rejoignait son enseignement et que, dans la médiation, je me trouvais au cœur du message du Sauveur, message de salut qui est la clé de tout chemin spirituel.

La Justice, peut-être à travers l’intuition du souffle de l’esprit dont elle tient son origine, a offert la possibilité de développer un tel espace. En 1984, j’ai été chargée de créer pour le Parquet de Paris à la demande du Procureur de la République, une structure (qui perdure à ce jour sous le nom de C.M.F.M : Centre de Médiation et de Formation à la Médiation, hébergé par la Fondation Napoléon, à Paris) pour créer la première expérience de médiation pénale en France. Cette expérience innovante est née de la constatation que la comparution devant le tribunal n’offre pas toujours la réponse à l’attente " Que justice soit faite " des plaignants mais, au contraire, provoque souvent un sentiment de non reconnaissance et d’injustice en face de la décision arbitraire du juge. Ainsi l'appel à la médiation relevait d'un besoin d’offrir une alternative aux réponses données par l'Institution Judiciaire, besoin ressenti par la justice elle-même, et témoignage de son courage à se remettre en question...

La médiation s'est peu à peu institutionalisée et s’est développée dans la plupart des juridictions en France. Une loi a été votée en 1993 intégrant la médiation dans l'action publique. Elle s’est largement répandue et banalisée dans les deux dernières décennies. Résolution de conflit à l’amiable, conciliation, arbitrage, négociation, chacune de ces mesures a été liée à une différente interprétation du mot médiation et il reste aujourd’hui une grande confusion quant à sa signification. La " médiation humaniste " décrite ici reste spécifique à la pratique du C.M.F.M pour le Parquet de Paris et pour d’autres institutions comme l’Éducation nationale, la Préfecture de Région, le Conseil de l’Europe … Ce type de médiation utilisé pour les adultes, mais aussi dans le cadre de notre service des " Mesures de Réparation " pour les mineurs, ouvre à une rencontre avec soi-même au niveau le plus élevé de l’être et à un processus de transformation. Le cheminement vécu peut aider à découvrir un nouveau regard sur l’avenir, ce qui peut être déterminant particulièrement avec les jeunes.

La majorité des autres expériences de médiation pratiquées en France a pour origine la médiation anglo-saxonne. Celle-ci, très pragmatique, se concentre le plus souvent sur le résultat : apporter une solution à l’amiable. Cette solution reste souvent provisoire car elle n’engage pas les personnes dans une transformation personnelle. Au contraire elle évite, le plus souvent, d’aborder les profondeurs de la souffrance dont le conflit n’est que le prétexte et en cela prive les participants du chemin à faire nécessaire pour enraciner la décision finale dans la réalité de leur vie.

La première inscription du mot médiation se retrouve sur les tablettes sumériennes il y a 5000 ans : il signifiait le lien à rétablir entre Dieu et les hommes. Moïse sera le premier médiateur à transmettre les Tables de la Loi, les commandements que Dieu a donnés aux hommes. Les lois étant nécessaires au bon fonctionnement de la société, il n’est pas étonnant que tout au long de l’histoire, la justice humaine ait repris la responsabilité de leur application. Malheureusement en France la Justice s’est attachée, depuis la Révolution de 1789, beaucoup plus à transmettre la lettre de la loi que son esprit , et en cela elle a perdu trop souvent le sens de sa mission : rendre le bonheur aux hommes, comme le proposait Aristote.

LA MÉDIATION ET SON PROCESSUS .

La médiation offre un temps et un espace privilégiés pour accueillir la souffrance de deux personnes ou de deux groupes de personnes en conflit. Cette souffrance est la conséquence d’une crise relationnelle dont les protagonistes ne savent pas se libérer. Les cas sélectionnés par les magistrats proviennent d’origines variées : la famille, le voisinage, le travail, la voie publique … Hors pénal ils offrent la même diversité et concernent ainsi tous les moments de notre vie. La médiation permet d'exprimer les émotions, de les nommer, de les reconnaître siennes sans les juger, (injustice, humiliation, jalousie, colère, haine, peurs, mais aussi joie, attente…) émotions qui souvent cachent la réalité de la situation et emprisonnent dans une souffrance non dite qui entraîne la confusion. C'est un cheminement de connaissance de soi, afin d'arriver à une certaine clarté d’esprit qui favorisera une transformation d'attitude et un apaisement de la situation. Passer de la haine au pardon devient possible à travers la transformation de l'être. Les statistiques de la médiation pénale du C.M.F.M montrent que dans 70% des cas il y a une transformation de la relation et de la situation conflictuelle à travers la transformation des personnes elles-mêmes.

Un exemple d’une médiation peut illustrer plus concrètement ce processus de transformation.
Un jour, j’ai reçu avec deux autres médiateurs (nous sommes toujours deux ou trois) deux hommes, dont l’un avait porté plainte pour coups et blessures. Facteur, il délivrait des colis de sa petite fourgonnette. Par ses arrêts fréquents, il avait beaucoup frustré un conducteur pressé derrière lui. Ce dernier, n’en pouvant plus, est sorti de sa voiture avec une barre de fer et en a donné un coup au facteur quand il retournait dans sa camionnette. " L’agresseur ", un Asiatique, est arrivé à la médiation très calme, reconnaissant son geste, prêt à réparer. Mais le facteur était fou de rage, pour lui c’était le prix du sang et il demandait une réparation matérielle démesurée.
Après un échange houleux, un médiateur a donné la parole au facteur sur son métier. Immédiatement son ton a changé, il a dit sa fierté d’être fonctionnaire et d’avoir été intégré dans l’organisme public de La Poste. Enfant abandonné, pupille de la nation, il avait eu un passé chaotique et avait " failli " quitter le droit chemin, ce qui avait été le cas de plusieurs de ses camarades.
Un autre médiateur donna la parole à l’Asiatique sur son arrivée en France. Celui-ci parla de son combat pour survivre et arriver enfin à la terre promise. Les deux hommes se sont retrouvés dans leur combat et leur souffrance, c’était le même combat pour survivre, ils devenaient frères d’armes. À ce point le facteur avait perdu tout agressivité, il ne cherchait plus de réparation. L’Asiatique voulait absolument réparer. Finalement le facteur accepta une modeste somme d’argent qu’il décida de donner à la Poste en gratitude de l’avoir accueilli dans son sein.
La morale de cette histoire est révélatrice de la transformation opérée au cours de la rencontre : la colère et la haine vengeresses ont pu se transformer. Quand le facteur a été reconnu dans son courage, sa dignité, son honneur et son aspiration à tout ce qui est le plus noble, il s’est senti relié aux mêmes aspirations de l’Asiatique. Tous deux ont pu se retrouver dans leurs valeurs les plus élevées, qui ont conduit au pardon et au geste de générosité du facteur. Le temps d’une médiation, le facteur avait découvert le héros en lui ; il a quitté la salle de médiation la tête haute et l’Asiatique apaisé, car il avait pu réparer. Les deux hommes sont repartis ensemble pour prendre un verre au café du coin.

L'étude des situations a très clairement démontré que le conflit est toujours lié au chaos émotionnel. L’expression des émotions donne place à la libération d’un cri intérieur qui va permettre de cheminer vers la reconnaissance d’une souffrance souvent réciproque. Chemin de vérité qui va conduire vers de nouvelles prises de conscience. Ces prises de conscience conduisent à un questionnement : d’où viennent cette blessure intérieure, ce vide insupportable, cette peur de la solitude? Les médiants peuvent alors commencer à dépasser la dimension des émotions et toucher au niveau de l’être, chercher l’origine de l’aliénation et de l’angoisse d’une société dont ils sont le miroir. Face à un tel désarroi, un nouveau langage peut naître, celui de l’âme, celui des aspirations à la vérité, à la justice, à la liberté, à la dignité … Un nouveau niveau de conscience, celui des valeurs, prend sa place. Les protagonistes, peut-être pour la première fois dans la médiation, partagent des mots qui ne les mettent plus en opposition mais au contraire les rapprochent car chacun a besoin de justice, de vérité, d’espérance …

C’est seulement lorsque l'on peut dépasser le niveau émotionnel pour toucher à celui des valeurs, que se révèle la personne dans sa dimension la plus élevée, celle qui s'ouvre à l'esprit. L'aspiration à ces valeurs existe en beaucoup d'entre nous, mais, aujourd'hui, ces valeurs ne sont pas souvent nommées. Une fois reconnues, elles peuvent être identifiées comme appartenant à un autre espace que celui de la psyché, celui de l'esprit d'où la lumière peut jaillir, d'où la paix et le bonheur tellement désirés peuvent naître. C'est à ce niveau-là que les parties peuvent se rejoindre, car, finalement, chacun cherche la même chose : être en harmonie avec soi-même et avec les autres. La constatation de ce passage d'un niveau de conscience à un autre est fondamentale, car, aujourd'hui nous essayons de résoudre nos désordres relationnels personnels ou collectifs par la psychanalyse, la psychologie, et toutes les formes de psychothérapie qui le plus souvent oublient l'étape essentielle, celle du niveau spirituel où l'âme peut se guérir. S’ouvrir à la dimension de l’esprit permet de cheminer vers sa propre pacification et de trouver la paix avec son adversaire. Il n’y a pas de guérison profonde et durable sans guérison de l’âme.

En face du vide existentiel de notre société, dans l’incapacité de se tourner vers l’Eglise, le plus souvent ignoré ou rejeté, les gens se tournent vers toutes les formes de pseudo spiritualité ou d’extrémisme religieux qui manipulent les émotions. Elles s’adressent particulièrement aux peurs et aux faiblesses, utilisant les flatteries pour répondre aux besoins de reconnaissance, elles sont particulièrement dangereuses car elles donnent l'illusion d’avoir trouvé ce que l’on cherche. Or, aujourd'hui, le besoin spirituel est immense car il cherche à combler la béance intérieure par une consommation matérielle effrénée. Il y a un cri, une urgence, et c'est déjà à ce cri que Jésus avait voulu répondre, il y a 2005 ans.

La médiation offerte par le Parquet de Paris est un pas important dans la reconnaissance du rôle institutionnel que la Justice peut jouer, mais l’Église n’a t-elle pas aussi un rôle à jouer en tant que détentrice des seules forces spirituelles capables d’affronter la réalité du combat à livrer ? En dehors de tout dogme ou enseignement religieux, la médiation, à travers sa dimension spirituelle, pourrait lui offrir un instrument pédagogique pour transmettre l’enseignement de l’Unique Médiateur. Au cœur de la crise qui conduit à la demande de médiation, la véritable attente est celle de " la bonne nouvelle ", comment se sauver. À la croisée de chemins, le moment est crucial car il est propice à se remettre en question pour faire un choix, souvent celui d’une nouvelle orientation dans la vie au regard de toutes les erreurs du passé. Tous, même les plus grands criminels, peuvent être sauvés s’ils retrouvent en eux la lumière qui peut les guider.

LA MÉDIATION DU CHRIST

L'expérience vécue dans la médiation s'est révélée partie intégrante de l'enseignement du Christ. Elle "est" ce pourquoi Il s'est incarné et a donné sa vie car elle donne la possibilité de retrouver la vie. Elle conduit à la transformation, c’est un passage de l'état de mort, vécu dans le conflit, à la renaissance de l'être à travers le retour à la dimension spirituelle. Ce passage n'est rien d'autre que l'expérience du chemin du Salut que Jésus nous propose. Chemin qui permet de prendre conscience que le conflit est toujours avec soi-même, mais que, tel Jacob avec l’Ange, il faut accepter la confrontation. Cette confrontation devient de l’ordre du possible quand les protagonistes se sentent guidés et soutenus par les médiateurs.

Ainsi la médiation peut-elle devenir un espace offert pour vivre le combat eschatologique qui est au cœur de la réalité aujourd'hui. Les gens sont envoyés en médiation par la Justice parce que celle-ci a réalisé que leur demande dépasse la seule réponse juridique. Le champ de la médiation est le champ de bataille où les belligérants peuvent se rencontrer pour que justice soit faite, que le Juste soit justifié et que chacun puisse cheminer vers sa justification. La médiation a développé l'espace nécessaire pour assurer la possibilité de la victoire finale, victoire sur soi-même qui ne peut être que par la Grâce de l'Unique Médiateur.

Les médiateurs humains sont le chaînon nécessaire pour la transmission de la Parole, car ils ont appris, dans leur formation, à laisser agir en eux l'esprit, à suivre l'intuition qui vient de l'intelligence du cœur et non pas du mental. Ils ont lâché toute prétention à réaliser leur propre volonté pour résoudre le conflit et n'ont aucun projet sur les personnes. Ils n'essaient pas de chercher le pourquoi et le comment de la situation, ils ne jugent pas et ne conseillent pas. Ils sont seulement des guides qui accueillent les émotions, leur donnent l'espace pour s'exprimer et qui ouvrent à la dimension de l’être pour permettre à chacun de cheminer vers sa vérité.

Ne retrouvons-nous pas dans la médiation l'enseignement même de Jésus ? Les médiateurs sèment la graine de moutarde qui pourra faire bouger la montagne. Ils permettent de reconnaître le bon grain de l’ivraie, mais aussi de laisser le temps nécessaire au bon grain pour qu’il devienne assez fort pour se libérer de l’ivraie. La parabole de la femme adultère est exemplaire en tant que démonstration de la force d'action de l'Unique Médiateur. Jésus ne juge pas, ne conseille pas, il donne la parole, il pose "la question", et laisse le champ libre à la réponse. Il ouvre la femme à une autre dimension d'elle-même, et c'est la Grâce du Christ à travers la faiblesse de la femme qui va la révéler à elle-même. La femme a bu à la fontaine d'eau vive, elle ne l'oubliera jamais.

Ainsi ceux qui se révèlent, au cours de la médiation, à cette dimension profonde d'eux-mêmes, ne l'oublieront pas, car c'est un nouveau chemin de vie qui commence. Comme Jésus, les médiateurs laissent l'entière liberté de décision aux parties, ils pointent vers une direction, c'est à chacun de choisir. Le Salut est offert, le choix reste libre, mais tout le travail reste à faire. Une porte s'est ouverte sur le chemin de vérité, de vie, chemin de libération du monde des illusions, mais c’est un chemin plein d’embûches qui nécessitent toute la détermination et la prise de responsabilité de la personne pour le poursuivre. La femme adultère avait puisé sa nouvelle force dans la présence de Jésus, mais les parties en conflit n'en reçoivent que son reflet à travers le miroir que leur offre les médiateurs.

Dans l’idéal, un véritable médiateur devrait être présence spirituelle, médiatrice de la présence divine. Or, il ne peut qu'essayer de se rapprocher de cet objectif, mais son humilité est déjà un grand pas vers cet accomplissement, car il a abandonné sa propre volonté pour laisser agir la Volonté Supérieure. En tant que médiatrice, j’ai souvent ressenti un grand besoin d’accompagnement des médiants en fin de médiation, car l’expérience vécue peut initier un bouleversement des valeurs et la prise de conscience de la nécessité d’un changement d’orientation de la vie. Un lieu d’accueil pour accompagner dans ce passage difficile pourrait offrir le soutien nécessaire, non en tant que suivi thérapeutique, mais en tant que présence qui accompagne une nouvelle naissance.

La médiation est œuvre d'évangélisation par son action et le modèle qu'elle offre. La présence implicite du Christ donne toute sa force à l'événement. Elle peut offrir l’espace intermédiaire qui manque tellement aujourd’hui pour aider l’homme à retrouver la complétude de son être: corps, âme et esprit. Elle renvoie au besoin de donner sa place à chacune de ces parties de nous-mêmes. Le corps enraciné dans son humanité, les émotions qui l’animent ne peuvent pas être séparés de l’esprit, nous sommes un Tout. Nous pouvons alors devenir Un avec le Christ qui s’est incarné, a accepté de vivre nos peurs, nos pleurs et notre mort pour nous amener à la vie. Le succès des mouvements charismatiques est très lié à leur capacité de donner la place aux émotions qui peuvent ouvrir la porte à l’expérience spirituelle. Les rassemblements de jeunes chrétiens manifestent la nécessité de vivre leur foi, ou de la chercher en partageant leurs émotions. Sans les nier et les juger. Le Christ est présence non seulement dans notre âme mais aussi dans notre corps.

L’expérience de cette forme de médiation peut offrir un lien entre les Chrétiens et tous ceux qui vivent de la dimension de l’esprit, lien pour rencontrer ceux qui cherchent cette dimension avec la force de l’ignorance et du désespoir. La pratique de la médiation avec l’accompagnement de son suivi dans des lieux d’accueil, la formation à la médiation pour diffuser son message et pour former des médiateurs, pourraient aider à recréer un dialogue entre la laïcité en pleine crise ontologique et la tradition chrétienne dépositaire de l’héritage spirituel qui a fondé notre culture européenne. La séparation entre ces deux entités n’est pas irrémédiable car elle est surtout liée à l’incapacité de trouver des ponts pour que la rencontre se fasse. Ces ponts pourraient se créer grâce à des religieux et des laïcs pour transmettre le sens profond de la médiation.

Religieux ou mécréants, nous avons tous le besoin d’exister et aujourd’hui plus que jamais la nécessité de s’entraider pour survivre dans ce monde de violence. Jésus-Christ nous a dit de nous aimer les uns les autres, c’est l’amour qui sauve et la médiation est œuvre d’amour qui permet enfin de vivre.
Jacqueline Morineau

trajets ERES éditions 1998